extraits d'e-conversation avec Daphné Bitchatch

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Daphné Bitchatch - Le mot icône pourrait rassembler une partie de l’ensemble de ta démarche

Vadim Sérandon - je suis un voyeur, je suis un voleur, un voleur détaché, j’essaye en tout cas. Je puise dans l’immense production humaine, dans tout ce qui a fait de nous un animal particulier, cette communication qui est notre spécificité, nos langages, articulés ou non, dans tout ce qui peut être, est, semble commun au plus grand nombre.… L’icône au sens large est ma matière première, ce que nous sommes tous censés comprendre de la même façon… mais peut être pas. C’est ce "peut être pas " qui m’intéresse, le sourire qu’il provoque, un point de connivence entre deux étrangers, une jouissance partagée. Mais " analogies " me semble plus pertinent parce qu'il ne renvoi pas évidemment au religieux. L'analogie est mon, notre, mode de fonctionnement, de compréhension, de construction. Je connais, je reconnais, je comprends, avec mon vécu, ma culture. L'icône religieuse fait partie de ma culture, comme tout européen, mais suffisamment peu pour que je m'approprie ce qu'elle a de commun à tous dans ce qu'elle raconte. Parfois les références sont plus pointues (Courbet bande encore, who’s affraid.... le Mont analogue par exemple), les gens peuvent passer à coté par différence de culture, mais quand le lien se fait, il est plus enthousiasmant, comme une vraie rencontre, une reconnaissance mutuelle.../…

db - Peut-on lire ce travail comme une "écriture automatique" de ton imaginaire analysé, "un cadavre exquis" de propositions, d'invitations, de mises en garde, un fou rire dérision vision du monde, un ensemble de réceptions enregistrées puis, re- disposées en un classement méthodiquement géré de réflexions intérieures choisies?

vs - En fait c’est une attitude très mentale, trop peut être, absolument pas lié à un quelconque imaginaire. Juste regarder le monde avec les yeux d’un animal cultivé (un peu) et toujours proposer des analogies ou des proximités. Mais en même temps un regard bienveillant et ému par la complexité de la beauté monstrueuse de la production humaine. Iconoclaste, à peine désabusé, juste conscient de mon incompétence à faire autre chose que remuer un peu l’air qui m’entoure.

db - Comment et pourquoi as-tu commencé à travailler?

vs - Produire ? depuis longtemps, de manière informelle et non suivie. Depuis peu de manière formelle et suivie…/… Le choix a plutôt été celui de montrer, d’organiser, de faire attention à ce que je produisais, faire valider à l’extérieur ma façon de fonctionner, ces assimilations, ces analogies qui trottaient dans mon crane, et certainement dans le crâne de tout le monde.

db - Tu sembles préférer le mot produire que travailler?

vs - En fait il faudrait que je regarde dans l'Alain Rey, je m'y plonge souvent dans ce bouquin pour comprendre ce que veulent dire les mots. Camus a écrit: "mal nommer les choses, c'est participer au malheur du monde "... je la vois tous les jours cette phrase, sur un flyer scotché sur mon réfrigérateur… c'est peut être pour ça que j'aime passer par ces autres mots que sont les icônes...

db - Te sens-tu intervenir dans l’espace en architecte? En l'installant, en l'habitant, en le restructurant, en le modifiant, en le réceptionnant, en l'écoutant, en lui répondant ?

vs - bien que ce soit effectivement ma formation : Non, je suis dans l’image, le mental, je ne construis rien, rien de palpable, rien de praticable. L'architecte sculpte le vide, la peau du vide, avec de la lumière et d'autres matériaux annexes... il met en scène le quotidien des autres, en silence. Vraiment je ne vois pas de rapport avec ce que je fais, trop bavard! Constructeur peut être. Plutôt un photographe même si j’ai du mal à utiliser ce média que je pratique pourtant depuis très longtemps.

db - Où places-tu l'homme dans cet espace ?

vs - l’homme est vaniteux et l’humanité vaine, son empressement à exister est ridicule, j’en fais partie.

db - As-tu déjà ressenti la sensation de te perdre dans ton travail ?

vs - par boulimie oui, d’ailleurs ce se voit. Je capte et transcrit avec les moyens du moment… il en résulte donc une production polymorphe que j’ai du mal à classer moi-même… J’utilise tous les outils, tous les médias, tous les thèmes à ma disposition, un vrai capharnaüm… du jeu de mot nul et jouissif à la Topor à l’acte social ou politique, suivant mon humeur, à la merci d’une collision visuelle…

db - J’entendrais aussi collusion, une entente secrète… ?

vs - A priori rien de secret, justement, que du soit disant commun ! Ce ne peut être secret que pour quelqu'un qui n'aurait ni ma langue, ni ma culture.... j'ai une pièce qui traite de ça, " le grand timonier " une image dans les code des affiches politiques chinoises ou l'on voit Barthélemy Thimonnier libérant la femme (symbolisé par l'extase de sainte Thérèse du Bernin) par l'invention de la machine à coudre.... seulement, tout ça est écrit en chinois, donc illisible, et le jeu de mot avec le grand timonier n'est peut être même pas valide en chine...

db - As-tu alors ressenti l’envahissement de cette boulimie ?

vs - Pas d'envahissement, je me détache assez facilement de ma production, c'est peut être là que se fait le lien avec le métier d'architecte, dans la distance à la réalisation, dans cette sous-traitance et la durée qui fait que l'objet naît dans d'autres mains. Les pièces sont faites (cerveau, croquis, dessins techniques) avant d'être réalisées... quand elles existent, c'est tout juste si elles m'appartiennent encore... et quand elles sont montrées c'est pire encore.... à l'inverse, je peux reconnaître des pièces que je n'ai pas faites dans le travail d'autres, je les appelle " mes pièces des autres " mais c'est très mal vu.... ce serait une bonne idée d’expo non ? pour citer quelques noms, il y aurait Labelle-Rojoux, Collin-Thiebaut, Fauguet, Delvoye par exemple et bien d'autres plus visibles encore comme Lavier ou Ramette.... je n'ose rien dire quant aux générations précédentes parce que ce n'est pas du même ordre, ils sont en partie ma culture.

db - L’utilisation des matériaux en apparence pauvres, décline t'elle d'une urgence de langage plus direct, d'un engagement politique, d'une notion de temps présent à inscrire, d'un refus de toutes notions de luxe, dans l'écriture des pièces proposées ?

vs – ça n’est pas très vrai, et ça n’est pas mon soucis, certaines de mes pièces sont assez luxueuses (marbre, impression sous verre, tirages photo argentiques, produits industriels….) Mais il est vrai que je ne cherche pas forcement le "beau" dans son sens décoratif, je le craindrais même. Je me donne les moyens de réaliser ou de faire réaliser (souvent) mes pièces telles que je les souhaite. Le luxe aujourd’hui, si on le ramène au coût, c’est le travail, le travail de l’artisan à qui je fais exécuter une pièce, ce luxe là je ne me le refuse pas (dans la limite de mes moyens), c’est un acte social que je pourrais même revendiquer…

db – Je reviens sur l’engagement politique, je ressens dans certaines de tes pièces et dans tes textes, une grande préoccupation/ obsession en ce qu’il concerne le devenir de la nature, de la terre (Terratripa, H.2.0) …/… L’autre partie de ta démarche questionne la religion semblerait-il ?

vs - hormis le fait de montrer qui est en soit étymologiquement un acte politique, Je ne crois pas avoir vraiment d'engagements, politiques ou sociaux, je n'ai jamais supporté les confréries et autre organes de pouvoir... C'est certainement un tort parce que ça ne va pas vraiment avec l'idée mutualiste que je peux avoir de l'humanité idéale... /…une sorte d'anarchie mutualiste qui a du exister dans le monde paysan d'il n'y a pas si longtemps. Quant à la terre, ça rejoint encore le monde paysan, respectueux mais c'est tout, " terratripa " ou " analogie " sont de simples allégories du vivant quant à " h2o ", une vraie question, les éléments chimiques sont naturels, rien n'est non-naturel, seulement ça peut faire peur, mais bien emballé on y voit que du feu, faisons confiance aux publicitaires et à notre belle société d'hyper consommation pour nous rendre la vie douce. Quant à la religion, ben non, quant à dieu, ben non, je crois pas mais l'iconographie religieuse est tellement riche...  

 

 

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